NOMS EN FRISE ORIENTALE

 

Mon arrière-grand-père s‘appelait Detmer Ihnen Detmers. Il était entrepreneur en bâtiment, construisait des maisons et des cercueils et était originaire de Münkeboe en Frise orientale. Il atteignit 81 ans et puis mourut en 1959 d’un cancer de la vessie. Il fut enterré au cimetière de Münkeboe et on lui donna une tombe avec son nom. Dans la même tombe se trouvent les dépouilles de six autres personnes. Des personnes qui étaient encore des enfants à leur mort et des personnes qui étaient déjà des femmes à leur mort. Leurs noms ne sont pas inscrits sur la tombe. Ce sont ses deux femmes, Elsche Detmers, née Henning, qui jeune fut atteinte de tuberculose et sa seconde femme Auguste Detmers, née Siekmann, qui comme diaconesse avait soigné sa première femme pendant sa maladie et à sa mort. Auguste pour sa part mourut à 67 ans des suites d’un accident au cours duquel Detmer Ihnen était tombé d’un arbre sur elle dans le jardin. Trois enfants de Detmer et une petite-fille devaient le précéder dans la tombe qui porte son nom : trois fils, qu’il appela tous Ihne, et qui moururent dans les premières années de leur vie. Et une fille de ma grand-mère qui est morte à la naissance. Elle demeura sans nom.

 

Ma grand-mère vint au monde (et mon père aussi) dans la maison avec le jardin où mon arrière-grand-père était tombé sur mon arrière-grand-mère. Elle vit le jour le 28 mars 1917 en Frise orientale. Un coin de terre entre Ems et Jade, plat et vaste avec des arbres penchés et des moulins bien droits qui bravent le vent soufflant constamment de la mer. Ce pays appartient aux nuages et aux vaches qui elles-mêmes appartiennent aux fermes avec des toits étirés vers le bas et qui de leur côté appartiennent aux gens avec des sabots, qui ont leur propre langue et aiment boire du thé. Strictement parlant 2,5 kilos par tête et par an, c'est dix fois plus que derrière les marais, en descendant vers le sud, en Allemagne.

 

Du temps où les marais au sud et la mer au nord entouraient encore ce morceau de terre, c'est tout d'abord Redbad, le roi du Grand-Friesland, qui régna. Après lui vint Charlemagne et avec lui la foi chrétienne que Luidger et Willehad propagèrent. Puis vinrent les « Redjeven », les hommes de loi et les conseillers municipaux, puis les « Hovedlinge », les chefs de tribu, puis les comtes, les princes, les Prussiens. Finalement, l‘empereur Guillaume et le Führer.

 

Lorsque ma grand-mère vint au monde sur ce morceau de terre et n'était pas encore entraînée malgré elle dans les événements politiques, et n'avait pas encore d'hypertension due aux 2,5 kilos de thé noir par an, Lüdde, Anni et Minni étaient déjà là. Ladite Auguste Detmers, née Siekmann, ancienne diaconesse, se retrouva finalement dans la situation, qu'elle n'avait en fait pas prévue dans sa vie, de pousser hors de son corps ma grand-mère Elli, qui fut appelée Elsche d’après la première femme de son père. Il était d'usage dans la famille de garder vivant le souvenir des membres de leurs propres rangs décédés depuis peu en donnant leurs noms aux nouveaux-nés et, de cette manière, de les remplacer. Detmer avait donc de nouveau une Elli.

 

Elli épousa Adolf Janssen Müller. Adolf était aussi l’enfant d’une seconde femme, Altje Müller, qui amena avec elle son fils illégitime Klaas dans le mariage avec Johann Müller qui, de son côté, avait déjà quatre enfants d'une première union : Johann, Bole, Herti et Hima. Altje et Johann eurent ensemble encore cinq enfants : Johanna, Maria, Adolf, Okkeline et Etta. Altje était persuadée qu‘Adolf serait aussi une fille qu'elle voulait appeler comme elle, mais ce fut un fils et Altje devint Adolf. C’était en 1914.

 

30 ans plus tard, mon père vint au monde. Ils l’appelèrent également Adolf. C’était en 1944. Adolf Detmer. Son père Adolf Janssen était à la guerre, sur le front de l’Est et Elli avait ainsi de nouveau un Adolf. Les enfants d‘Adolf trouvaient ce nom, à des degrés divers, bizarre ou déplaisant. Pas Adolf. Ce nom était celui de son père et pas celui de leur dirigeant, disait-il. Il le disait également pendant la période, 25 ans après sa naissance, au cours de laquelle on discuta de plus en plus des parallèles structuraux entre les pères et les dirigeants de sa génération. Toutefois, Adolf ne participant pas à ces discussions, n'avait rien à redire à son nom.

 

Entre 1940 et 1948, ma grand-mère vécut à Engerhafe, un petit endroit sur le côté ouest de la lande de la Frise orientale, dans la commune de Südbrookmerland. C'est tout près de là que le chef de tribu Keno tom Brok résidait dans une forteresse. Son fils Ocko tom Brok étendit son pouvoir sur la presque totalité de la Frise orientale, mais cela ne plut ni aux Frisons épris de liberté, ni aux chefs de tribu concurrents. C'est ainsi qu'eut lieu, sous le chef de tribu Focko Ukena, le 28 octobre la « dernière bataille sur les champs sauvages ». C’était en 1427. 506 ans plus tard, les Frisons orientaux avaient, et pas seulement eux, de nouveau un chef de tribu, avec un autre nom, on disait alors Führer. Ce dernier ordonna le 28 août 1944 la construction du « Friesenwall », le Mur de la Frise,  qui devait protéger toute la côte de la mer du Nord à deux endroits contre une invasion redoutée. On avait planifié des murs le long de la côte, des abris directement sur la digue de mer, et des supports de canon et des fossés anti-char dans l'arrière pays. Les fossés anti-char devaient avoir en haut quatre à cinq mètres de largeur et en bas 50 centimètres. Et ils devaient être creusés dans la terre à une profondeur allant jusqu'à trois mètres.

 

Elli vivait en ce 28 août 1944 sur le côté est de l‘église, légèrement à gauche après l'avoir contournée. C'est une vieille église, un haut édifice du XIIIè siècle à une nef qui avait déjà été le témoin impassible de la « dernière bataille sur les champs sauvages ». Sur le côté nord de l‘église, en traversant la rue, sur le terrain du jardin paroissial fut construit d’octobre à décembre 1944 un camp annexe du camp de concentration de Neuengamme. A un ou deux jets de pierre de la maison sur le côté est, 2200 hommes furent parqués dans cinq baraques sans chauffage dans lesquelles il y avait seulement de la place pour des lits superposés à trois étages que se partageaient deux ou trois hommes par paillasse. Les détenus habillés misérablement et affamés durent monter la barrière qui les enfermait et construire les miradors avec lesquels on les surveillait. Puis, tous les matins à six heures, ils marchaient jusqu'à la gare de Georgsheil, se rendaient à Aurich dans des wagons de marchandises ouverts et traversaient Aurich jusqu'à leur lieu de travail. Là, ils creusaient dans le sol argileux humide des trous d'une profondeur allant jusqu'à trois mètres, restaient des heures durant dans l'eau jusqu'aux genoux, étaient exposés à la pluie, à la neige fondue et aux bourrasques dans leurs haillons déchirés. Celui qui s’effondrait était battu jusqu’à ce qu‘il continue ou ne puisse plus continuer. Le soir, sur le chemin du retour, les survivants devaient traîner leurs camarades morts ou à moitié morts. Parce qu’eux -mêmes étaient exténués, ils tiraient les corps décharnés par les pieds derrière eux de sorte que les têtes tapaient contre les pavés. Les haillons glissaient sur les visages et ne cachaient plus les corps affamés.

 

Ma grand-mère avait tout vu. Elle avait vu ce convoi. Et plus jamais oublié. Elle en a toujours parlé. Bientôt, les habitants d‘Engerhafe se dépêchaient de rentrer chez eux quand ils entendaient les sabots dans la rue. Les habitants d‘Aurich aussi. Ils ne le supportaient plus. Ce spectacle et cette puanteur.

 

Elli avait un bébé et un enfant en bas âge, un mari au front et une fille dans la tombe. Des douleurs au dos d'avoir, enfant, extrait la tourbe, de l'hypertension et les yeux rouges d’avoir trop pleuré. Et peur. Un vélo avec des haillons autour des jantes, la foi dans le Seigneur, la foi en la nation allemande. Un petit Adolf si le grand ne revenait pas et la conviction que l’autre Adolf s'en sortirait, d'une manière ou d'une autre.

 

188 hommes n’ont pas survécu trois mois dans le camp de concentration d‘Engerhafe. 68 Polonais, 47 Hollandais, 21 Lettons, 17 Français, neuf Russes, huit Lituaniens, cinq Allemands, quatre Estoniens, trois Belges, trois Italiens ainsi qu’un Danois, un Espagnol, un Tchèque. Les dix premiers furent enterrés dans cinq caisses en bois, les suivants enveloppés seulement de carton bitumé et de fil de fer et les derniers dans des sacs en papier ou entièrement nus. Les premiers se trouvaient à 1,70 mètre de profondeur, les derniers seulement à 40 centimètres. Au début, un gardien allemand décorait les tombes. Avec de petites croix en bois qu’il avait lui-même confectionnées. On le lui interdit. Puis, il n’y eut plus de tombe individuelle, seulement une tombe commune. Deux jours après que le dernier fût enterré à côté de l'église, Elli fêta Noël et le petit Johann, son premier fils, entendit la question « Ô homme, où vas-tu ? », que le pasteur avait répétée plusieurs fois dans l'église, et répondit énervé : « Ô toi, où vas-tu ? » Les 2000 détenus furent ramenés à Neuengamme. C'est là ou au cours des marches de la mort auxquelles ils furent contraints à la fin de la guerre afin de dissimuler les camps de concentration, ou sur la mer Baltique, sur le vapeur Cap Arcona, qu'on leur ôta la vie.

 

Adolf Janssen finit par revenir. Une blessure le sauva. Elli et Adolf vécurent avec Johann, Adolf et Auguste à Engerhafe et puis à Emden. Plus tard, les trois enfants tournèrent le dos à la Frise orientale. Elli y resta et les tombes restèrent et des noms. Adolf Janssen mourut le 9 juillet 1978 d’un cancer de l‘estomac. Le frère d’Elli, Lüdde, mourut en 1979, Minni en 1988 et Anni en 2001.

 

En 2005, Elli, âgée de 88 ans, se tenait penchée et avec une canne avec sa petite-fille au cimetière d‘Engerhafe. Elle n'entra pas dans le petit espace qui était séparé par des buis. Au milieu, il y avait une haie en forme de croix.

 

Elli resta à l'extérieur et regarda le ciel du soir. Sa petite-fille lisait les noms.

 

Bertulis Veinsberg, Gerrit Paul Edzes, Chaiw Jorkelski, Anton Skuda, Raymond Hermel, Josef Nowak, Israel Kowalis, Jan Michalski, Konstantin Spirikow. 

 

Et Elli attendait.

 

Turis Krimus, Juri Lüü, Johannes Murs, Antoni Klosinski, Henry Eppler Sørensen, Isaak Kukies, Ignatz Velionaks, Eugenjusz Dzerner, Hirsch Kagan.

 

Et Elli dit : donne-moi les clés de la voiture, je ne peux plus rester debout.

 

Eugenjusz Nowinski, Karlis Helfers, Maks Mateski, Dirk Dorland, Saul Izer, Karls Lanowsnis, Albin Chmielewski.

 

Et Elli prit les clés de la voiture.

 

Et partit.

 

Edward Gregorek, Cornelis van Drie, Stefan Szanawski, Basislaw Jenarcik, Roger Levy, Kazimierz Milczarek, Alphons Derknideren, Roman Wyganowski, Josef Ambroziak, Israel Meierowitsch, Peteris Avotnisch, Wladislaw Stepien, Akim Fiodorow, Tadeusz Blazejewski, Sebastien Kinberg, Andries Schipper, Wladislaw Capanda, Edward Prus, Daniel Weijs, Hendrik Olofsen, Augusts Sniedze, Janis Musikants, Wiold Pyzek, Kasimir Kieszskowski, Johann van Wijngaarden, Tomasz Edward Gruca, Witold Jerzy Rzadkowski, Jerzey Dybowski, Jazeps Stankewitsch, Tadeusz Sassek, Henryk Godlewski, Arie Kiesling, Jacob Lodewyk Hamming, Marten de Vries, Janis Camans, Jaamis Kwiesis, Nicolas Boyard, Antonio Messarotti, Omer Marechal, Johannes Flapper, Siemions Valtins, Peter Josephus Vranken, Otto van Noggeren, Louis Raymond Bouchet, Lambertus Schuitema, André Albert Coste, Jozef Wozniak, Theo Stok, Feiwa Cosne, René Levij, Ladislaus Jasinski, Manuel Canto Luisa, Leon Wojciechowski, Willem Petersen, Adrien Bessas, Heinrich Rieck, Josef Abramowitsch, Hendrik Vermeulen, Louis Marie L. Arband, Hendrikus Muldery, Elmars Stumbergs, Willem Klaasen, Lammert Wever, Josef Tewzak, Leon Karlauch, Felix Wieclaw, Willem Heine, Rients Westra, Bronislaw Waleka, Edward Bogacki, Jan Elibert van der Helden, Israel Smorgonski, Rudolf Sejkora, Timofej Salij, Michel Malerzyty, Henryk Laszkiewics, David Koton, Salomon Kulkes, Owsicj Prusak, Vladislaus Vilecoskis, Sander de Beun, Witold Pietrowski, Fiodors Strogonows, Stanislaw Golaszewski, Dirk Zuidam, Georges Richemond, Peter Verbeek, Gustaaf Baccauw, Harald Cimsetis, Virgilis Carniel, Bronislaw Krol, Aart van Someren, Konstantin Kujawski, Janis Skutuls, Oscher Levin, Janusz Magierza, Geurt van Beek, Pansili Jurjew, Maarten ter Vrugte, Leendert Serier, Cornelius Bak, Louis André Guiot, Willem van de Pol, Adolf Sientniks, Nikolay Wlassow, Johann Dracht, Tadeusz Skrzypezak, Jan Wisniewski, Georges Charles Raillard, Theodors Baumanis, Mieczyslaw Tcharzewski, Matwey Sklas, Michel Kultis, Arwed Wikard, Ottis Witola, Michel Grange, Josef Lyakowski, Henryk Lukasik, Miecyslaw Lebroda, Frederik Kroeze, Henriyk Krysiek, Gustave Weppe, August Chlebek, Claas de Vries, Eduard Randberg, Leyba Brenner, Jakob de Graaf, Stanislaw Mastaleiz, Jan Skrzeczyna, Louis Vincent, Herbert Strobel, Cornelius de Roij, Roger Edmond Peres, Henricus Rutgers, Johannes Gortzak, Wladislaw Golaszewski, Bronislaw Miesiel, Aleksander Taraneks, Reijer Kleyer, Wladislaw Tchorek, Johann Meyboom, Jan Hoefmann, Roman Rulkowski, Eugenius Weijcmann, Ewald Neumann, Franc Sovdat, Jan Dawidowski, Jakob van Etten, Jan Klasztozny, Gijsbert van den Top, Adriane Mandel, Arkady Lardrow, Erich Siebert, Wladimir Dmytrρow, Pieter van der Weij, Stanislaw Pietrzyk, Afanasi Dimitriew, Gerrit Hellendorn, Elgasz Chajes, Stanislaw Sawicki, Creslew Ochmann, René Godelier et Joseph Denoyette.

 

Traduction: Martine Ferreboeuf Huhle

 

 

 

 

Die nächste Lesung

ist - vielleicht, vielleicht - am 2. Juni in Stendal. Nähere Angaben stehen hier.

Die Bundeszentrale für politische Bildung

hat Leute machen Kleider in ihre Schriftenreihe aufgenommen.

Bei Spiegel Online, taz, FAZ und dem WK

erschien dieses Interview, diese Rezension und diese sowie jener Bericht.

Übersetzt

wurde Verschwunden in Deutschland ins Niederländische: "Verdwenen in Duitsland".

Der WK schrieb darüber so.

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